segunda-feira, 3 de dezembro de 2012

"L'amour et l'occident"

Ce livre1 peut choquer --- j'avoue personnellement qu'il froisse mon sens catholique de l'unité et de l'harmonie --- mais il est impossible qu'il ne touche pas. Une pensée ardente et créatrice s'y déploie; les idées sont neuves, la langue est neuve; l'erudition (qui ne laisse pas d'être considérable) est si bien amalgamée à la vivante originalité des thèses qu'elle perd toute pesanteur; tout cela se lit avec intéret et se relit avec passion. Que M. de Rougemont voie toujours juste, je ne me chargerai pas de l'établir: ce qui est certain, c'est qu'il voit toujours loin et profond, et il advient souvent que l'esprit, entraîné par sa dialectique, a besoin de se raidir contre cette séduction qui émane de toute profondeur, même si cette profondeur est erronée.

M. de Rougemont s'attache à creuser la notion occidentale de l'amour des sexes, de cet amour "idéal" hanté d'absolu et éternellement insatisfait. Il en trouve l'essence dans le mythe médiéval de Tristan et d'Iseult, dont il donne une interprétation aussi nouvelle qu'étincelante. Selon lui, cette forme courtoise et chevaleresque de la passion, née au moyen âge, cet amour qui liait le chevalier à sa dame, procède historiquement de l'hérésie manichéenne des Albigeois: il est d'origine essentiellement religieuse; loin d'être, comme on le croit communément, une sublimation de l'amour sensible, il représente une dégradation de l'amour spirituel, une déviation de l'élan mystique. La sexualité ne joue ici qu'un rôle extérieur et matériel, elle est un prétexte, un vêtement; l'âme de cet amour, c'est le retrait de l'inspiration religieuse sur elle-même, l'isolement narcissique du désir et, par conséquent, que les amants le sachent ou qu'ils l'ignorent, la négation de tout amour et de toute vie authentiques (la sexualité y comprise!) et ce culte secret de la mort qui réside au fond de toute mystique invertie. D'où ce caractère tragique de la passion, les obstacles qu'elle rencontre, la "pureté" inhumainde qu'elle exige et le trépas qui la couronne. "Une seule réponse est ici digne du mythe; Tristan et Iseult ne s'aiment pas, ils l'ont dit et tout le confirme... Tristan aime à se sentir aimé bien plus qu'il n'aime Iseult la blonde. Et Iseult ne fait rien pour retenir Tristan près d'elle, il lui suffit de son rêve passionné. Ils ont besoin l'un de l'autre pour brûler, mais non de l'autre tel qu'il est; et non de la présence de l'autre, mais bien plutôt de son absence! La séparation des amants résulte ainsi de leur passion même... D'où les obstacles multipliés par le roman; d'où l'indifférence étonnante de ces complices d'un même rêve au sein duquel chacun reste seul; d'où le crescendo romanesque et la mortelle apothéose... L'amour de l'amour dissimule une passion beaucoup plus terrible, une volonté profondément inavouable: sans le savoir, les amants, malgré eux, n'ont jamais désiré que la mort!" Condamnés, comme tous les idolâtres, à boire leur propre soif, Tristan et Iseult se heurtent à l'impossible et font de l'amour une route de soufrances qui débouche sur la mort. Mais ce qui les torture ainsi, ce n'est pas l'autre, ce n'est pas l'amour de l'autre, c'est leur moi aimant qui, replié sur lui-même, tente vainement de boucler la boucle divine.

Parti du moyen âge, l'auteur étudie, avec cette espèce de pénétration magnétique qui est l'âme de son talent, les multiples dégradations du mythe de Tristan et d'Iseult dans la littérature et les moeurs. Qu'il s'agisse de Don Juan (cette antithèse manichéenne de Tristan), de Werther, de René ou d'Adolphe, ou de ces Tristan diminués qui courent d'une Iseult à l'autre et dont "l'amour", fruit d'une double impuissance, n'est qu'un mélange de rêverie sentimentale et de boue charnelle, tous ces hommes communient, sous des espèces diverses, au même irréalisme et à la même folie; on constate chez tous la même opposition entre ce qu'ils appellent l'amour et les nécessités biologiques et morales de la nature humaine: l'amour pour eux est ce qui tue, ce qui brûle à grand feu les grandes âmes, à petit feu, voire à feu doux, les petites. Et le mariage, dans la mesure où il tient compte des nécessités de la vie animale et sociale, devient logiquement le tombeau de l'amour.

M. de Rougemont conclut par une analyse constructive. Face au problème de l'antinomie entre l'amour et le mariage, quelle est la voie de salut? Dans la réforme de l'amour. Il faut que la passion romanesque (qui n'est qu'une forme déguisée de l'adoration de soi) s'efface devant l'affection pour l'autre et la fidélité créatrice envers une personne étrangère aimée telle qu'elle est et choisie librement, arbitrairement entre toutes, au-dessus de toutes les promesses et de toutes les menaces du destin. "Choisir une femme pour en faire son épouse, ce n'est pas dire à Mlle Untel: "Vous êtes l'idéal de mes rêves, vous comblez et au-delà tous mes désirs, vous êtes l'Iseult toute belle et désirable dont je veux être le Tristan". Car ce sera là mentir et l'on ne peut rien fonder qui dure sur le mensonge... Choisir une femme pour en faire son épouse, c'est dire à Mlle Untel: "Je veux vivre avec vous telle que vous êtes... et voilà la seule preuve que je vous aime" ". Ce choix s'opère, suivant le mot de Kierkegaard, "par la vertu de l'absurde": c'est un saut définitif dans l'inconnu, une sorte de geste créateur qui se déploie sna connaître ses vrais causes, son vrai sens et sa vraie fin. "La fidélité est sans raisons---ou elle n'est pas--- comme tout ce qui porte une chance de grandeur"...

1. Denis de Rougemont, L'Amour et l'Occident, Plon, collection "Présences".

* * *

On pourrait quereller longuement M. de Rougemont sur ce qu'il dit, et sur ce qu'il ne dit pas: une pensée aussi riche que la sienne est grosse de discussions infinies. Je me bornerai à effleurer deux points: le mythe de "l'amour courtois" et le fondement de la fidélité conjugale.

Le problème de l'amour idéalisé me paraît beaucoup plus complexe dans ses données et sa solution que la thèse de M. de Rougemont ne la laisse pressentir. J'ai peine à croire que cet amour soit formellement une hérésie religieuse; j'y vois plutôt une tentative, infiniment fragile et menacée, de divinisation de l'amour humain. dans tous les domaines, le romantisme est un pas qu'il faut franchir pour parvenir à la pleine possession de la réalité spirituelle: l'illusion est au seil de toutes les grandes choses. ---Narcissisme? Soit. mais quel amour ici-bas, y compris l'amour divin--- les mystiques le disent assez" --- ne commence pas au narcissisme? Inadaptation au réel et culte de la mort? Il est clair --- et c'est en ceci que la position de M. de Rougemont est forte --- que cet élan dirigé vers la rálité éternelle e la personne, mais en même temps si imparfait, si offusqué par les vapeurs de la chair et du moi, verse fatalement, s'il manque son but, dans le culte de la mort --- ou de la boue. Il n'y a pas de fausses grandeurs, il n'y a que des grandeurs avortées. Le rêve est dépassé dans la Divine Comédie (cette Béatrice irréelle dont les yeux ne renvoyaient d'abord au poète que sa propre image, devient le miroir humain en qui la divinité se reflète); il ne l'est pas dans le Roman de Tristan et d'Iseult. L'hérésie que dénonce l'auteur n'est pas dans l'amour romanesque en soi; elle est dans l'amour romanesque qui refuse de mûrir.

Une atmosphère de grandeur inhumaine entoure, chez M. de Rougemont, le drame (car c'en est un) de la fidélité des époux. Déçu par l'absurdité de la passion, l'auteur se retourne tout d'une pièce vers l'absurdité du vouloir: le seul fondement le l'amour réside pour lui dans une crispation héroïque de la volonté créatrice. Je vois là un "personnalisme" qui me semble empiéter un peu sur les droits de la personne divine: le monde --- y compris l'amour des sexes --- me semble beaucoup plus créé, beaucoup plus achevé que l'accent général du livre nous le ferait croire! J'y vois aussi un irrationalisme périlleux. M. de Rougemont reste captif de l'affectivisme absolu du romantisme: il se borne à revêtir cet affectivisme d'austérité et de grandeur. Mais je ne crois pas à la vertu de l'absurde, même quand l'absurde se marie à l'héroïsme! Ce cri: "Je t'aimerai toujours!" ne peut avoir pour caution dernière que la conscience d'un amour appréhendé en nous comme éternel, comme inhérent à l'essence même de notre âme; il n'engage l'avenir que dans la mesure où il dépasse le temps: je sais que je t'aimerai toujours comme je sais que je serai toujours moi-même. La fidélité des amants s'appuie sur cette perception intérieure d'un sentiment éternel en qui l'éternelle volonté de Dieu se traduit plutôt que sur un décret arbitrairemente éternel de notre propre volonté. Elle se réfère à cette évidence: Dieu nous a créés tels que nous devons nous aimer toujours, et non à cette résolution: notre volonté créera notre amour! M. de Rougemont pousse sa réaction contre le romantisme jusqu'à... un nouveau romantisme! Au subjectivisme de l'imagination qu'il dénonce avec tant d'éclat, il substitue un subjectivisme de la volonté. L'époux qui est fidèle "sans raisons" n'est fidèle qu'à lui-même, et cela --- je fais appel à tous ceux qui aiment --- cela n'est pas de l'amour! L'amour vrai, sentiment d'une communios immortelle, présence vécue le l'autre en nous, englobe et dépasse l'amour-passion et l'amour-volonté: il a besoin, certes, de l'un et de l'autre (une partie de son charme et de son élan sort de la passion et la volonté le protège contre la fragilité de l'eternel m^lé au temps), mais l'un et l'autre, dès qu'on veut en faire le tout de l'amour, se ramènent à deux formes opposées de l'amour de soi.

L'auteur dénonce comme étranger à l'amour l'amo amare des amants courtois; son volo amare, pour être plus près de la grandeur, n'en reste pas moins loin de l'amour: le cercle du moi n'est pas franchi. On conçoit très bien, aux antipodes du Tristan romantique, le suicide actif d'un Tristan "personnaliste" rivé, en vertu de son élection arbitraire et de sa foi en l'absurde, auprès d'une Iseult aussi fermée et aussi lointaine que la reine aux cheveux d'or du mythe médiéval. Qui pourrait nier --- et M. de Rougemont a montré cela avec une inégalable grandeur --- que l'élan aride de la volonté et la confiance en l'absurde (en un absurde apparent derrière lequel se dissimule une raison supérieure) ne soit nécessaire, aux heures de crise, pour assurer la fidélité et purifier l'amour? Mais ce rôle du vouloir ne peut être que secondaire et accidental; il tient à la misérable condition de l'homme et non à la nature de l'amour. La fidélité, dans son essence, ne repose pas sur un acte gratuit de la volonté, mais sur la conscience et l'attrait de l'éternel.

Temps présent (21 juillet 1939)


Fonte: "Gustave Thibon" - Les Dossiers H - Ed. L'Age d'Homme - 2012

sábado, 1 de dezembro de 2012

La misère et l'amour

Je relisais dernièrement l'essai de Péguy sur le Jean Coste d'Antonin Lavergne. J'y retrouvais, comme partout ailleurs chez Péguy, ce sérieux profond qui situe spontanément sa pensée au coeur éternel des problèmes. L'essai sur Jean Coste date, je crois, des environs de 1900. Péguy, qui ne devait accéder à la foi explicite que plus tard, Péguy encore imbu de tous les mythes de l'époque mais pressentant dejà la vérité centrale que ces mythes exploitaient en la déformant, retrouve, en vertu le la seule densité intérieure de sa pensée, la racine humaine et divine des questions qui le tourmentent. Le langage de ce militant socialiste est déjà théologique et presque théologal: tout ce que l'âme humaine a de "naturellement chrétien" s'exprime ici dans sa force. Il est en effect un degré de réalisme et de profondeur à partir duquel l'homme rejoint fatalement la vérité chrétienne. Dès que l'incroyante est assez pur dans sa pensée et dans son coeur, c'est Dieu qu'il étreint sans connaître encore son nom...

Dans l'essai sur Jean Coste, Péguy distingue, avec une pénétration qui atteint d'emblée le noeud vital du débat, entre le problème de la misère et le problème de l'égalité. Le sentiment de fraternité qui nous incline à la pitié envers les déshérités, n'a pas de commune mesure avec la fièvre d'égalité qu'alimente l'envie à l'égard des privilégiés: "Autant il est passionnant, inquiétant de savoir qu'il a encore des hommes dans la misère, autant il m'est égal de savoir si, hors de la misère, les hommes ont des morceaux plus ou moins grans de fortune". L'amour des pauvres est de tous les temps, de tous les lieux, de tous les peuples, de toutes les formes de civilisation, il faut partie du patrimoine essentiel de l'humanité: celui qui, en face des misérables, ne sent pas son coeur se déchirer et s'ouvrir n'est pas pleinement un homme. L'égalitarisme au contraire ne fleurit qu'aux époques d'anarchie et de décadence: il n'est qu'une excroissance accidentalle et souvent impure sur le visage éternel de la charité.

La confusion a existé cependant, et Péguy l'a jugée assez dangereuse pour croire devoir la dénoncer. C'est un des spectacles plus affligeants du monde moderne que la prostitution des sentiments éternels de l'humanité aux jeux mutilants de la plus basse des politiques: celle des partis. Depuis 1789, l'amour des pauvres fut mis sans vergogne au service de la révolte et d l'utopie égalitaires; il devint une espèce de monopole, d'exclusivité des partis de gauche. Quant aux partis dits de droite, ils favorisèrent trop souvent cette usurpation, soit par leur inertie, soit par leur ignorance des exigences de la justice et de l'amout. Comme si la fraternité commençait en 1789! Sans parler des morales antiques et païennes, est-ce que l'enseignement du Christ était de droite ou de gauche? Et peut-on mettre une étiquette politique sur saint Vicent de Paul dont le spetacle de la misère humaine ravageait le coeur ou sur Bossuet rappelant aux grands l'éminente dignité des pauvres dans l'Église? En réalité --- on a honte d'insister sur cette évidence --- l'amour des pauvres n'est ni de droite ni de gauche; il est de partout, il est du ciel qui domine, éclaire et féconde les quatre coins de l'univers.

L'amour des pauvres vient du ciel, et il décline dans le coeur des hommes à mesure que ceux-ci s'éloignent du ciel. A-t-il jamais été plus bas qu'aujourd'hui? Plus la misère grandit, plus la pitié décroit: la plupart des hommes n'ont d'yeux et de coeur que pour eux-mêmes. Dans une époque où l'absourdité de l'égoïsme éclate avec une évidence solaire, il est encore des Français, il est encore des chrétiens qui songent à se sauver seuls. Grâce à leur fortune ou à leurs moyens d'échange, ils échappent à la disette générale, et ils ne songent pas un instant devant leur table bien garnie ou leur armoire aux réserves qu'ils se repaissent de la faim des autres. Ils ressemblent à un passager qui, encore au sec dans sa cabine du pont supérieur, ne s'inquiétarait pas de l'eau qui emplit les cales... Si l'on ne savait que le premier effet de l'égoïsme est de rendre l'homme insensible à son propre intérêt, on serait tenté de leur crier: par pitié pour vous-mêmes, songez aux autres!

Ces privilégiés sont rares, peut-on répondre, et nous sommes tous plus ou moins misérables. Raison de plus pour se pencher sur les autres et pour partager les maigres biens que la Providence nous envoie. En provençal, on appelle "aumône fleurie" l'aumône qu'un pauvre fait à un autre pauvre. Ne laissons pas s'écouler les sombres heures présentes sans cultiver cette fleur de charité.

Je songe surtout à ceux qui, sans prendre conscience de leurs devoirs personnels, attendent mollement d'être sauvés par les autres. Se doutent-ils qu'il existe, à la portée de leur coeur et de leurs mains, des malheureux qui attendent d'être sauvés par eux? Tant qu'un seul Français souffrira de la faim par notre faute, ne cherchons pas trop à l'étranger les causes de notre malheur et les raisons de notre espérance. Le gage le plus certain de notre salut est notre communion intérieure, notre amour vivant et agissant du prochain. Et peut-être est-ce là le signe que Dieu attend pour nous accorder notre délivrance extérieure. Car ceux-là seuls méritent de vivre qui vivent au-delà d'eux-mêmes...

Demain (23 août 1942)

Fonte: "Gustave Thibon" - Les Dossiers H - L'Age d'Homme - 2012

terça-feira, 27 de novembro de 2012

Inflación y devaluación de la responsabilidad

He atravesado París recientemente. Las paredes estaban cubiertas de carteles multicolores denunciando los horrores de la guerra de Vietnam, de la tiranía policial y capitalista de Brasil, etc., e invitando a la población a participar en mítines y en desfiles de protesta. Y sobre algunos de estos carteles se exponía este lema: todos somos responsables.

¿Responsables? Me gustaría mucho que me explicaran el sentido y el alcance que se da a esta palabra. Toda responsabilidad implica una competencia y unos medios de acción. Como padre de familia, me siento responsable de la educación de mis hijos; como escritor, de las consecuencias de mis palavras (a condición de que sean bien interpretadas, lo que no siempre ocurre.); como ciudadano, de la elección del diputado al que he dado mi voto, etc. Pero ¿qué sé y qué puedo hacer en los asuntos del Vietnam o de Brasil? ¿Cómo me sentiré responsable en un campo que no conozco y en que no tengo poder?

Si conocimiento, se me responderá, es la información, esa reina del mundo moderno, quién nos lo proporciona. Lea los periódicos, escuche la radio y estará enterado cada día de todo lo que pasa en el mundo. Y en cuanto al poder, depende de usted el aumentar por su adhesión uno de estos movimientos de opinión cuya irresistible fuerza contribuirá a limitar los estragos de los tiranos y a acelerar su caída.

Confieso mi inmenso escepticismo en estos dos puntos. No niego el poder de nuestros medios de información, esa reina del mundo moderno, quien nos lo pro-formación honesta y objetiva? ¿Acaso en esos carteles que provienen, todos ellos, de partidos políticos cuya frenética parcialidad salta a la vista de cualquiera? Y ¿cómo elegir, dentro de nuestros países aún libres, en los que se agita a la opinión en todos los sentidos, entre unas fuentes de información que no cesan de contradecirse, tanto en la exposición como en la interpretación de los hechos? ¿Qué debo pensar de la intervención norteamericana en el Vietnam? Ultima defensa de la liberdad en Extremo Oriente, me dicen unos. Monstruosa acometida del imperialismo, me dicen otros. ¿Y del régimen de los coroneles en Grecia? dos diplomáticos franceses que conocen bien este país me afirmaron, el primero, que la nación helena había sido entregada, atada de pies y manos, a una banda de gángsteres, y el segundo, que el golpe de Estado militar había sido la única solución posible contra la revolución comunista, la cual habría traído excesos mucho más terribles. ¿Que voy a creer? ¿Tengo derecho a comprometerme así en la oscuridad, contando únicamente con la fe en tal o cual propaganda? O bien, ¿debo abandonar mi deber de estado ---al que ya llego con dificuldad--- para dedicarme a una encuesta personal y profunda sobre lo que pasa en el otro extremo del mundo?

Ya no discuto la influencia que puede ejercer la movilización de la opinión pública contra cualquer abuso de poder. Pero tal movilización no es posible más que en países relativamente libres, y corre el riesgo, al crear una situación revolucionaria, de preparar el advenimiento de un nuevo poder aún más abusivo. Pueden organizarse en Washington manifestaciones contra la política de Nipón, pero no en Moscú contra la política de Kosyguín, y menos aún en Pekín contra la de Mao. Y las dictaduras comunistas, después de haber quebrantado la autoridad de los regímenes liberales, en nombre de la libertad de opinión, se apresuran, desde el momento en que un país cae en su poder, a ahogar esta libertad, de la misma manera que se tira, después de haberlo usado, un instrumento que se ha vuelto inútil. De modo que al comprometerse inconsideradamente en una cruzada contra los excesos del imperialismo moderado, se corre el riesgo de abrir el camino al despotismo absoluto.

No tomo partido: muestro las dificultades del problema. Aún mejor. Estas llamadas delirantes a no sé qué responsabilidad planetaria coinciden con un agotamiento generalizado del sentido de las responsabilidades elementales.

Se va más lejos: es la misma noción de responsabilidad la que se pone en tela de juicio. Frente a todos los problemas planteados por la delincuencia, los conflitos familiares, los divorcios, la infancia inadaptada, etc., un ejército de psicólogos se empeñan en reducir al mínimo la participación de la libertad y de la responsabilidad personales: todo se explica por la herencia, el medio, las pulsiones del inconsciente, etcétera y, en último término, no hay culpables, sino tan sólo víctimas.

Si se lleva hasta su último extremo esta tendencia, desembocamos en la paradoja de que todo el mundo es declarado responsable de lo que no le concierne e irresponsable de lo que le atañe directamente. Lo cual, por otra parte, concuerda muy bien: poner la responsabilidad en todas partes es el medio más seguro de no asumirla en ninguma. La inflación y la devaluación se corresponden: la responsabilidad colectiva dispensa de la responsabilidad individual.

No predico la indiferencia respecto a las grandes cuestiones de la política internacional. Simplemente, digo que es necesario que el problema de la responsabilidad vuelva a ser abordado por su base, antes de que se llegue a sus últimas consecuencias. Y esa base es el ejercicio cotidiano de nuestras responsabilidades inmediatas. Ahí es donde está el primer mal y donde debe aplicarse el primer remedio. Queriendo quemas etapas no se llega a ninguna parte, sino, como muy a menudo ocurre hoy, a hacer florecer responsabilidades imaginarias sobre la tumba de las responsabilidades reales.

Fonte: "El equilibrio y la armonía" - Belacqva - 2005

segunda-feira, 26 de novembro de 2012

¿Hasta dónde somos responsables?

El otro día, al intentar arreglar el desorden crónico de mi biblioteca, descubrí una serie de viejos libros llenos de polvo, de cuya existencia incluso me había olvidado: era un tratado de teología moral, de moda en los seminarios hace más de cien años y que había pertenecido a un tío abuelo mío, cura de una parroquia vecina.

Hojeé al azar uno de los tomos de esta obra, redactada en un latín eclesiástico que se descifra sin enfuerzo, y caí sobre el capítulo consagrado al análisis del pecado llamado acidia, término difícil de traducir y que corresponde más o menos a tristeza arraigada, melancolía, disgusto por la vida.

Este estado del alma se calificaba de pecado por la razón de que el hastío de un bien tan precioso como la existencia constituía un acto de ingratitud y por tanto una ofensa a Dios, que nos ha creado y nos ha puesto en el mundo.

Lo que me chocó en esta lectura fue volver a encontrar en la descripción de los efectos de la acidia la mayoría de los síntomas del padecimiento que hoy se llama depresión nerviosa. Curioso cambio de óptica: a ese hastío de la vida, que se condenaba como pecado, se le trata como enfermedad; lo cual revela que la moral cae bajo la medicina; lo que se acusaba ante el sacerdote, hoy se confia al psiquiatra.

Se observa la misma evolución---o, más bien, la misma revolución--- en terrenos muy diferentes; por ejemplo, en el que concierne a la educación de los niños y a la justicia penal.

Miles de problemas que antes se esolvían por un azote bien dado o por un castigo sin postre hoy necesitan de la intervención detécnicos especializados en psicología, dietética y psicología infantil. Tratar a un niño como a un ser relativamente libre y corregirle desde esa perspectiva es comportarse como un bruto incomprensivo y encaminar a ese pequeño desgraciado hacía los peores retrocesos. Estamos lejos de la época en que el buen rey Enrique IV escribía al preceptor de su hijo, el futuro Luis XIII: "Si ahorráis el látigo, odiáis a mi hijo."

En cuanto a los delincuentes, lejos de considerarlos culpables, se les ve, cada vez más, como víctimas. Víctimas de la herencia, de la mala educación, sobre todo de la sociedad, considerada como la principal, cuando no como la única, responsable de los delitos cometidos en su seno, lo cual, por otra parte, no molesta a nadie, pues ninguno de los miembros de la sociedad se siente particularmente afectado por esta condena.

Cosa rara: en una época en la que tanto se ha proclamado y exaltado las ideas de libertad y de responsabilidad, se ve diolverse la nócion de culpabilidad, noción que, sin embargo, deriva en línea recta de las dos primeras, pues declarar culpable a un hombre e considerarle libre y responsable del mal que ha hecho. En esta perspectiva, todas las faltas y todos los delitos se explican por el mal estado del cuerpo, los tenebrosos remolinos del subconsciente, la opresión y la corrupción que emanan del entorno social: ya no hay culpables, sino inadaptados, rechazados, acomplejados, etc.

No discuto el relativo fundamento de esta reacción. El pensamiento moderno no ha hecho aquí más que desplegar y precisar el dominio de lo que los antiguos filósofos llamaban la causa material, es decir, la dosis de condicionamiento y de determinismo implicados en nuestros actos conscientes y libres. Pues ningún hombre es absolutamente libre y totalmente responsables: todos dependemos, en mayor o menor grado, de nuestro temperamento y de nuestro carácter y le las influencias que ejerce en nosostros la sociedad. Y no añoro incondicionalmente las épocas en que el deprimido era considerado como un enfermo imaginario, el delincuente como un monstro de perversidad consciente, y el niño difícil como merecedor del látigo.

De lo que estoy seguro es de que vamos hacia el exceso contrario. Antes se inflaba demasiado la noción de culpabilidad, hoy se la reduce demasiado. Y el peligro de empequeñecimiento y de corrupción del hombre no es, ciertamente, menor. A fuerza de declarar que los hombres son irresponsables, se acaba por convertirles en irresponsables. sé que hay enfermedades psíquicas, o delincuentes que son víctimas de una fatalidad contra la cual no pueden hacer nada. Pero, a la inversa, ¡cuántos deprimidos exageran sus males reales y se instalan en la enfermedad para escapar a los deberes y a las preocupaciones de una vida normal y para dejarse mimar por su entorno! Y cuántos delincuentes extraen de la "comprensión" y de la indulgencia de los jueces nuevas fuerzas para perseverar en el mal: la estadística de las reincidencias después de la remisión de faltas es muy esclarecedora en este sentido.

Un clima más riguroso favorece más la curación de los enfermos y el castigo de los culpables. Un solo ejemplo: he conocido un cierto número de deprimidos que llevaban años estropeando su propia vida y envenenando la de sus prójimos, a causa de fantasmas surgidos de su imaginación, y cujo estado mejoró extrañamente durante la ocupación alemana. Las inquietudes debidas a la guerra y a las dificultades de avituallamiento habían creado a su alrededor una red de preocupaciones reales que dejaban poco sitio al minucioso mantenimiento de su depresión: ¡ésta se había convertido en un lujo que ya no podían mantener! De la misma manera, la severidad de la ley penal contribuye a mantener al futuro delincuente en el camino. Sin hablar de esos niños incorregibles durante el tiempo en que son mimados por sus padres y a los que una severa disciplina---por ejemplo, la de ciertos colegios--- les basta para rectificar su conducta.

Todo esto hace añorar las viejas filosofías---la de Platón, Aristóteles o Descartes--- que ante todo ponían el acento en las cimas luminosas del ser humano: la conciencia, que nos hace distinguir el bien del mal, y la voluntad, que nos hace escoger entre uno y otro. aun exagerando la parte de la libertad, por lo menos tenían la ventaja de estimularla al máximo. En efecto, el hombre es tanto más libre cuanto más responsable se sienta y como tal es tratado por sus semejantes. El sentimiento de responsabilidad despierta en él energías latentes que le ayadan a dominar el mal bajo todas sus formas. Porque, salvo en el caso de un total agotamiento físico o de una irremediable abyección moral, el alma siempre puede algo más que el cuerpo, la conciencia prevalece sobre el inconsciente, y el individuo sobre las influencias que recibe de su medio social.

Antes se le exigía demasiado al hombre; hoy no se le pide bastante. Ambas actitudes llevan consigo errores y abusos en sus aplicaciones concretas. Pero, en resumen, creo que es la primera la que supone más promesas y menos riesgos. Y el testimonio de la historia nos enseña que son las morales más exigentes---las que apelan a nustras más nobles facultades y las que nos toman como artesanos libres y responsables de nuestro destino--- las que siempre han contribuido más eficazmente a elevar el nivel general de la humanidad.

Fonte: "El equilibrio y la armonía" - Belacqva - 2005

domingo, 25 de novembro de 2012

La erosión de las responsabilidades

No hay nada más trivial ni más verdadero que denunciar el ocaso del sentido de la responsabilidade. Desde lo más alto de la escala social hasta lo más bajo, el mayor deseo de la mayoría de nuestros contemporáneos consiste en seleccionar las ventajas de su situación y en eliminar los riesgos. El viejo reclamo "¡Sobre todo, nada de historias!" toma proporciones de un imperativo categórico. Hasta tal puento que, a propósito de cualquier escándalo cuando un político pronuncia la amenazadora e irrisoria fórmula: "Los responsables, sean los que sean, serán buscados y sancionados", cada uno se encoge de hombros sabiendo muy bien que no se tardará en "ahogar el pescado", es decir, en devolverlo a esas turbias aguas en las que evoluciona con tanta comodidad.

Pero ¿qué es la responsabilidad? El diccionario la define como "el carácter de aquel que puede ser llamado a responder por las consecuencias de sua actos".

¿Qué consecuencias? Es muy importante notar que se empieza a hablar de responsabilidades sólo cuando las cosas van mal. Se es responsable de un fracaso, de un error o de una falta, no de un éxito. Después de un accidente de carretera o del fracaso de una operación---y en la medida en que no se había hecho todo lo que era humanamente posible para evitar estas desgracias---un automovilista o un cirujano son declarados responsables. Ser responsable es, pues, asumir las penosas consecuencias de un acto libre. Lo cual implica, según la naturaleza de ese acto, una serie de sanciones morales y materiales que van desde el puro y simple arrepentimiento hasta la reparación de los daños y la condena penal.

En cuanto a la huida generalizada ante las responsabilidades, encontramos la causa no sólo en la falta de firmeza de la naturaleza humana, siempre inclinada a apartarse de situaciones incómodas, sino también en ciertas condiciones inherentes al mundo moderno.

La etimología de la palavra que proporciona el excelente diccionario de Littré es ya suficientemente esclarecedora. Responsabilidad se deriva de res y de sponsus: esposo, novio. Ser responsable de una cosas es estar unido a esa cosa por lazos análogos a los que unen al esposo y a la esposa. Lo cual lleva inmediatamente consigo la idea de elección, de promesa, de fidelidad, en una palabra, de amor. Más allá de toda obligación de tipo moral y jurídico el hombre se siente responsable espontáneamente de lo que ama. Ejemplo: un hombre que verdaderamente tiene vocación de médico se porta ante su arte como un esposo con su esposa; es entre estos hombres entres los que se observa el sentido más vivo de las responsabilidades profesionales. Las alegrías que les proporciona su oficio les hace aceptar sus cargas.

A ello se añade, en ciertos medios y en ciertas profesiones, el carácter inmediato y personalizado de las sanciones. Un campesino, propietario del suelo que cultiva, no sólo está casado con la tierra, sino que sufre individualmente las repercusiones directas y precisas de sus negligencias y de sus errores. De la misma manera el artesano, el comerciante o los miembros de una empresa a escala humana. Nada mejor para la educación de la responsabilidad. Se ha dicho que la sabiduría consistía en meditar sobre los errores cometidos. Pero también es preciso que las consecuencias de esos errores recaigan directamente sobre su autor.

Planteo ahora la cuestión siguiente: En la sociedad actual, ¿cuántos hombres hay que se sientan ligados a su función como lo están un marido a su mujer o un campesino a su tierra? Es un hecho demostrado por la experiencia que el sentido de la responsabilidad disminuye en función del gigantismo de las empresas: resorte de una máquina en lugar de miembro de un organismo, el individuo no ve bien el lazo entre su trabajo, demasiado frecuentemente impersonal y fragmentario, y los resultados de ese trabajo; así, sus faltas, diluidas y reabsorbidas en ese inmenso complejo anónimo, le parecen sin consecuencias, expresión admirable para designar la insignificancia y, por tanto, la ausencia de responsabilidad. Además, allí donde no reina una disciplina férrea (como ocurre en nuestras sociedades occidentales, donde la concentración va unida al relajamiento) las sanciones son incieretas y lejanas: se limitan, para ciertos organismos del Estado o paraestatales, a un déficit crónico soportado por el conjunto de la nación, de manera que un funcionario negligente llega a mantener su puesto, mientras que en una empresa libre el jefe sería eliminado en breve plazo por la quiebra de ésta.

En resumen, se produce una ruptura (mortal para el sentido de la responsabilidad) entre nuestras acciones---o nuestras omisiones---y sus consecuencias. La corriente expresión: "Eso a mí no me toca", traduce perfectamente la disyunción entre los efectos y las causas. Para ser "tocado" en sentido figurado (emocionado, interesado, "concernido", como se dice hoy), es preciso primero ser tocado en sentido propio, es decir, en un contacto personal e inmediato.

Otros factores, que proceden del clima general de la época, intervienen en el mismo sentido. En particular, el culto a la facilidad y al confort, (¿hay algo menos confortable que hacerse cargo de las propias responsabilidades?), la debilidad de los padres y de los educadores (el niño demasiado mimado al que se le conceden todos sus deseos y al que se le excusan todas las faltas está mal preparado para soportar las consecuencias de sus actos) e igualmente la costumbre de vivir al día en una sociedad cambiante en la que todas las inversiones materiales y morales corren el riesgo de ser destruidas a corto plazo. ¿Para qué tomarse la molestia de adquirir responsabilidades cuando se ignora absolutamente de qué estará hecho el mañana? Repugna tanto más "mojarse" cuando que el tiempo transcurre más deprisa y en una dirección imprevisible. Del mismo modo, tampoco es una de las menores contradicciones de nuestra época la coincidencia entre la religión y el porvenir (la prospectiva se ha convertido en una ciencia de moda) y entre el reino de la imprevisión y de la política "a corto plazo"

Pero por muy incierto que sea el porvenir, aquellos que saben hacerse cargo de las responsabilidades son los que tienen más probabilidades de modelarlo a su imagen. "El hombre es un animal capaz de hacer promesas" decía Nietzsche. Ahora bien, ¿qué es una promesa (para lo mejor y para lo peor, siguiendo la vieja fórmula inglesa), sino un ancla lanzada al futuro, es decir, la prefiguración del mañana a través del compromiso de hoy? El porvenir pertence preferentemente no a quienes lo sueñan en el vacío o lo planifican en abstracto, sino a quienes, manteniendo sus promesas y asumiendo sus responsabilidades, ya imprimen su señal en él.

Fonte: "El equilibrio y la armonía" - Belacqva - 2005

domingo, 21 de outubro de 2012

Méditation et action (III - Final)


Le réflexe prend le pas sur la réflexion et le signal remplace le signe

À une époque où l'homme, délivré des servitudes de la matière, devient l'esclave de ses moyens mêmes de libération et où tour se fait sous le signe de la vitesse, il n'y a rien de plus urgent que de reconquérit un peu de vrait liberté, de ne pas se laisser emporter tout entier par le mouvement --- un mouvement où le réflexe prend le pas sur la réflexion, et où le signal remplace le signe. Comment définir un signe? C'est l'évocation d'une réalité invisible par une réalité visible.. Un serrement de mains, un baiser, ce sont des signes: des gestes qui, en eux-mêmes, n'ont pas tellement d'importance, mais qui prennent une importance infinie dès qu'ils se chargent d'amitié ou d'amour. De même une oeuvre d'art: elle ne vaut que par l'invisible contenu dans le représenté. Et les mots: des paroles creuses s'ils ne renvoient pas à l'inexprimable. Mais pour aller du signe au signifié, il faut rentrer en soi-même, méditer... Tandis que le signal n'appelle que le réflexe, l'automatisme, qui exclut la réflexion, justement. Dans certains cas, il est recommandé d'avoir de bons réflexes plutôt que de réfléchir: par exemple, quand vous conduisez votre voiture, mieux vaut por vous ne pas trop méditer sur ce que vous avez à faire! Mais répondre dans tous les domaines comme un automate à tous les signaux qui nous sont adressés, à toutes les sollicitations qui nous sont faites (et c'est bien le but visé par les publicités de nous ordres), eh bien, cela nous viderait bientôt de toute substance humaine.

Ce vide intérieur, dont le premier symptôme est l'ennui qui dêvore beaucoup de nos contemporains, surtout les jeunes, est peut-être la plus grande menace qui pèse sur l'homme moderne. On nous rabâche sans cesse que nous vivons une "époque passionnante". C'est vrai, mais c'est précisément dans cette époque passionnante que se pose, avec une acuité et une urgente encore inédites dans l'Histoire, le problème de l'ennui et de l'utilisation des loisirs. La vanité et la basse qualité des distractions où se réfugient tant de nos contemporains nous donnent la mesure du vide intérieur creusé par l'absence de méditation. "Ce grand malheur de ne pouvoir demeurer en repos dans sa chambre", disait Pascal. Je sais bien qu'on ne doit pas rester toujours dans sa chambre... Mais il faut savoir y rester de temps en temps, et même assez souvent! Sans un minimum d'activité intérieure, on devient inapte à l'activité extérieure. C'est alors qu'on sombre dans l'ennui et dans l'obsession d'être "désennuyé" à n'importe quel prix (pourvu que ce ne soit pas au prix d'un effort personnel!). À propos d'ennui, on m'a raconté qu'à New York, neuf mois après la fameuse panne d'electricité qui avait duré neuf heures, on avait observé un boom des naissances. On a donc interrogé les gens: "Que voulez-vous, ont-ils réponds, il n'y avait plus de télévision, il n'y a rien d'autre à faire!" C'est un peu curieux tout de même... Ce n'est flatteur pour ces dames... ni pour ces messieurs d'ailleurs! C'est le monde à l'envers: normalement, c'est à la technique de prendre le relais de la nature; par exemple, on allume l'electricité le soit, quand le jour baisse et ne suffit plus à nous éclairer, tandis qu'en cette circonstance on a eu recours à la nature pour suppléer les défaillances de la technique.

Cette anecdote me rappelle, par contraste, un vieux souvenir. J'ai vécu quelque temps, jadis, dans le pays d'Afrique du Nord... Les indigènes peuvent rester immobiles et silencieux indéfiniment... J'en voyais qui attendaient ainsi l'autobus dans une sérénité absolue --- un autobus qui passait toutes les ving-quatre heures! "Ce sont des abrutis!" est le premier mot qui vient à l'esprit des Européens. Mais nous n'avons pas la moindre preuve qu'ils soient des abrutis! Je crois au contraire qu'ils sont beaucoup plus capables que nous de méditer et de communier avec la nature. Je me souviens d'un ami officier qui les connaissait peu: il avait demandé à son ordonnance berbère de lui amener son cheval à huit heures du matin. Puis --- il avait dû modifier ses projets --- il oublia son ordre. Voilà le pauvre. Ali qui l'attend toute la journée. Le soir, mon ami se souvient tout à coup de la consigne et se précipite, tout confus: "Comme tu as dû t'ennuyer", lui dit-il, et Ali de répondre: "Moi, m'ennuyer, capitaine? Mais je n'avis rien à faire!" Savoir ne rien faire, cela suppose parfois beaucoup plus d'esprit, et surtout beaucoup plus d'âme, que ne pas "savoir s'arrêter", comme tant de gens aujourd'hui qui se fuient eux-mêmes ans une activité frénétique.

La clef de la mesure est dans l'absolu.

Résumons-nous. Les valeurs immutables, les étoiles fixes de la destinée ne se dévoilent qu'au regard immobile et intérieur de l'homme qui médite. Seule la médotation nous met en communication avec le monde inaltérable, et nous enseigne la limite en nous révélant l'infini.

Notre siècle oublie trop souvent l'abîme qui sépare les valeurs absolues et invariables (le Vrai, le Beau et le Bien qui sont l'objet de la philosophie, de l'art et de la religion) des valeurs relatives et changeantes que brassent les sciences et les techniques. Les premières se situent au-delà du temps et ne sont pas susceptibles de progrès intrinsèque; les secondes se succèdent et se perfectionnent sans cesse au cours du temps. Il est évident que les valeurs temporelles, qui règlent l'action, doivent s'inspirer des valeurs éternelles, dont la méditation nous ouvre l'accès. Le mot de saint Augustin: "Quid hoc ad aeternitatem"? ("Qu'est-ce que cela qui n'est pas éternel?") s'applique à tout ce qui passe rapport à ce qui demeure. La clef de la mesure est dans l'absolu.

C'est par la méditation que l'homme de demain pourra dominer son siècle et juger avec pertinence les transformations que les progrès techniques et l'évolution des moeurs et des modes feront se succéder sous ses yeux. C'est en elle qu'il trouvera son unique chance d'échapper aux pressions sociales plus contraignantes que jamais à cause de la puissande toujours accrue des moyens de diffusion. La méditation, acte solitaire, vaccine l'individu contre les maladies du troupeaus, contre les épidémies de l'opinion. Savoir dire non quand il le faut et autant qu'il le faut devient l'impératif majeur de l'homme moderne. L'homme de demain aura d'autant plus besoin de méditation qu'il sera davantage voué à l'action: pour faire contrepoids à la l'action d'une part, et pour lui donner un sens d'autre part; pour échapper à la dispersion, à l'emiettement intérieur comme à la centralisation technocratique, pour résister à la règle imposée du dehors à ceux qui ne trouvent pas en eux-mêmes leurs raisons de vivre et d'agir.

La puissance même dont dispose l'homme moderne rend impérieuse l'exigence de vie intérieure. Car cette puissance non assumée par l'esprit, non orientée vers une fin supérieure, ne peut que se retourner contre nous et nous conduire au chaos et à l'esclavage, l'esclavage étant l'organisation artificielle du chaos. Dans un éclair de lucidité, le prodigieux homme d'action que fut Bonaparte fit cet aveu: "Je suis condamné par ma nature à ne remporter que des victoires extérieures." Les victoires extérieures, réduites à elles-mêmes, sont des défaites de l'âme. C'est aussi le mot du Poète: "On est vaincu par sa conquête [Victor Hugo, "L'expiation", Les Châtiments: "On était vaincu par sa conquête".]

Je vous citerai, pour conclure, ce dialogue apocryphe entre Sénèque et Néron --- apocryphe, mais que se rapporte certainement à quelque chose d'authentique, tant on y reconnaît l'esprit de Sénèque: "Mais enfin, est-ce que tu ne sais pas que mon pouvoir égale celui des dieux?" Et Sénèque lui répond: "Plus ton pouvoir se rapproche de celui des dieux, plus tu dois redouter les dieux." Autrement dit, ton être intérieur est d'autant plus menacé que ton pouvoir extérieur est grand.

domingo, 7 de outubro de 2012

Méditation et action (II)


"L'accéélération de l'Histoire"

Daniel Halévy a décrit notre époque comme celle de "l'accéleration de l'Histoire". En fait, il se produit plus de changement dans une décennie actuelle que dans un siècle du passé. Tout se transforme autour de nous à une cadence de plus en plus rapide: les techniques et leurs produits sont sans cesse supplantés par de nouvelles techniques et de nouveaux produits. L'homme d'action, s'il ne veut pas être dépassé et éliminé, doit non seulement savoir s'adpter à un présent toujours changeant, mais aussi préparer sans cesse l'avenir. Cet état de choses a donné naissance à une nouvelle science: la prospective. Je ne reprendrai pas ce qui a été dit ici sur la prospective par mon ami Gilbert Tournier. Mais en effet, plus on va vite, plus il faut prévoir, c'est-á-dire voir ce qui ne se voit pas encore. Il est certain que si l'on conduit un char à boeufs, ce n'est pas la peine de regarder très loin devant soi. Mais si l'on est sur l'autoroute, mieux vaut savoir ce qui se passe et ce qui risque de se passer sur la plus grande distance possible. De même aujourd'hui, si l'on conduit une entreprise... Le développement de bureaux d'études, où travaillent des hommes non engagés dans l'action à courte échénace, répond à cette exigence.

Un autre danger de l'action livrée à elle-même est celui de la stérilité intellectuelle et vitale dont s'accompagnent trop souvent le surmenage et la spécialisation. L'homme engagé dans une activité trépidante et à court terme perde facilement la capacité de réflechir, de situer et de relier les problèmes, de faire des synthèses. Il tend à réfléchir dans son action la passivité et l'automatisme des choses sur lesquelles il agit --- autrement dit, à devenir chose lui-même. Ses facultés d'initiative et de création se trouvent ainsi compromises, y compris dans sa propre spécialité. Car toute et solidaire dans l'homme comme dans la nature, et les divers étages du savoir se soutinnent réciproquement: les grands inventeurs sont des hommes complets. On a fait en Amérique cette curieuse expérience --- qui me paraît intéressante quoique peut-être un peu moins spectaculaire qu'on ne le prétend --- sur des techniciens plus ou moins "stérilisés" par une longue activité dans la même branche. On les a libérés de leur travail pour les placer dans un lieu attrayant et reposant où il n'était plus question de leur tâche professionnelle et où tout leur temps se passait en promenades, en conversations, en lectures, en concerts, en sapectacles, etc. Après quoi, rafraîchis et r´générés par ce bain de nature et de culture, ils seraient redevenus "efficients" dans leur domaine...

Je pense à ce bon évêque de l'ouest de la France, qui est très vieux aujourd'hui. Je dinais chez lui un soir. Nous étions donc à table et nous attnedions le directeur des OEuvres, un homme très pris. Il s'était fait tellement attendre que nous avions commencé le repas sans lui. Il est arrivé entre le potage et le premier plat, complètement survolté: "Messieurs, nous dit-il, vous le savez, le prête est un homme mangé! Et le vieil évêque de lui rópondre en bralant la tête: "Pourvu qu'il soit nourrisant..."

Le vertige de l'action

Naturellement, l'homme a besoin de méditer, non seulement en tant qu'homme d'action, mais en tant qu'homme tout court. Et plus encore peut-être l'homme d'aujourd'hui et de demain, car il risque d'être dénaturé par sa participation au dynamisme dévorant du monde minéral qui, autant que nous pouvons le prévoir, régnera de plus en plus sur notre planète...

On ne parle aujourd'hui que de "dynamisme" et d' "efficacité", comme si ces mots exprimaient toujours une valeur positive, et sans préciser quelle est la nature de la force exercée et de l'effet produit. Ce qu'on demande avant tout aux hommes d'action --- et cela se comprend ---, c'est l'efficacité. Mais il ne faut tout de même pas oublier que l'efficacité, en elle-même, n'est que le fait de tout ce qui produit un effet, n'importe quel effet... Si vous me donnez un coup de poing en pleine figure, l'effet s'inscrira sur ma figure à l'instant même! Si vous éduquez un enfant, l'effet sera beaucoup plus loin, plus incertain, plus subtil... Camus faisait déjà remarquer que l'efficacité du typhon n'est pas du même ordre que celle de la sève... Il y a une hiérarchie des effets, et, en règle générale, plus on descend vers la matière, plus les effets sont rapides et spectaculaires. Il ne s'agit donc pas de rechercher l'efficacité à tout prix, mais de la rechercher au niveau convenable, humain, qui n'est pas forcément celui où elle est le plus immédiatement évidente. Lá encore, la réflexion s'impose...

L'homme en proie au vertige de l'action est toujours tenté, suivant le mot d'un jeune philosophe contemporain, de "mettre sa fin dans la perfectionnement des moyens". De là résulte la crise de finalité qui affecte notre siècle. On va de plus vite, mais on ne sait plus où on va... On cherche aussi à compenser, par l'accumulation de l'avoir, l'unité perdue de l'être. L'homme moderne ressemble à un homme qui aurait sacrifié ses entrailles pour se procurer une énorme quantité d'aliments, et qui mangerait sans cesse sans jamais rien assimiler. Il souffre d'une sorte de diabète ontologique... (le sens étymologique du mot diabète, c'est passer au travers...).

"Singulière fortune, écrit Baudelaire, Où l'homme dont jamais l'espérance n'est lasse/Pour trouver le repos, court toujours comme un fou." Celui qui ne sait plus méditer cherche refuge dans l'agitation. Sa règle de vie se réduit à ceci: faire n'importe quoi, mais faire quelque chose. Cette fièvre de l'action agit comme un narcotique sur nos plus hautes facultés. En effet, par les satisfactions qu'elle donne et par la fatigue qu'elle procure, l'action tend toujours à trouver sa justification en elle-même: la bonne conscience" inhperente à l'homme qui "a bien travaillé" lui voile les problèmes suscités par son action. Allez dire, par exemple, à un industriel que les produits qu'il fabrique sont peut-être inutiles ou nocifs: le pauvre homme, déjà obsédé par son labeur quotidien et les soucis de production et de vente, ne manquera pas de vous renvoyer à vos propres affaires avec une certaine irritation... Il n'est pas facile de hausser les problèmes techniques et économiques au niveau humain et social.

Continua ...